La Vie des mots

Mots chassés

En avant la musique!

Suivent un certain nombre d'expressions souvent un peu familières qui ont pour point commun d'être toutes empruntées au domaine de la musique. Un de nos syndicalistes chéris de la presse vient d'entrer en prison pour avoir arraché des plantes OGM (organismes génétiquement modifiés): il a été  emmené au violon. L'analogie du violon avec la prison s'explique par l'image des barreaux et des cordes de violon. Jouer les seconds violons (to play second fiddle). Lorsque deux personnes sont en désaccord en narrant un fait, on peut leur dire: "Mettez-vous d'accord" ou "Accordez vos violons" ou "Accordez vos flûtes". D'une action inutile, sans succès, sans résultat heureux on dira: C’est comme si on pissait dans un violon. Remarque: pisser, dans ce contexte, n'est pas vulgaire, tout comme dans l'expression il pleut comme vache qui pisse (it is raining cats and dogs) ou dans pisser de la copie qui s'utilise pour caractériser un écrivain verbeux, médiocre. Autre instrument de musique qui se prête à un sens figuré: la flûte; exemple: il est du bois dont on fait les flûtes: se dit d'une personne gentille, qui s'adapte facilement aux autres et à différentes situations. Se tirer des flûtes = se sauver. Flûtes est un mot familier pour jambes maigres.

Il avait tellement peur que ses genoux jouaient des castagnettes. Partir sans tambour ni trompette, c'est partir sans se faire remarquer. Un nez en  trompette est un petit nez retroussé (a tumed up nose). L'accordéon est le piano du pauvre. Si vos chaussettes sont mal tirées elles sont en accordéon.

Passons au domaine de la danse. Une contredanse, c'est une contravention (a traffic ticket). Les jeunes élèves de la classe de danse de l'Opéra de Paris sont les petits rats. Une personne dépensière fait valser l'argent. Nous sommes en période de soldes: les vendeurs font valser les étiquettes, c'est-à-dire que les prix sont changés deux ou trois fois sur les étiquettes. Une entreprise qui embauche et débauche son personnel pour un oui ou un non (for the slightest thing) fait valser son personnel. Les jeunes aiment commander un tango au café; il s'agit d'un demi de bière mélangé de grenadine. Beaucoup de grèves en France depuis deux mois (rien de nouveau sous le soleil!): un syndicat en particulier, la CGT, décide des actions fortes: il mène la danse. Les autres syndicats (CFTC, CGC, etc.) font entendre un autre son de cloche. On aimerait parfois que tous les syndicats agissent de concert ou agissent de conserve; (cette dernière expression est probablement la déformation de agir de concert mais est maintenant admise). Malheureusement en France c'est souvent la même musique (ou c'est le même refrain ou c'est la même histoire), on divise pour régner (divide and conquer). Lorsque votre interlocuteur vous bassine (bassiner est familier pour ennuyer) avec ses mêmes histoires, vous pouvez l'interrompre: change de disque ou change de refrain ou cesse tes rengaines. Une personne qui ressasse les mêmes rengaines est une scie. Les orgues de Staline sont des engins lanceurs d'obus. Mets un bémol ou mets une sourdine: tone it down. Les pianos-bars sont à la mode, appréciés de ceux qui aiment une musique de fond (ou musique d'ambiance = background music). Le Trio Urbain: aucun lien avec la musique; il s'agit d'une forme de pari mutuel sur trois gagnants d'une course de chevaux.

Les ténors de la politique et les ténors du barreau n'ont peut-être pas le beau timbre de voix de Placido Domingo ou de Caruso, mais il en ont la célébrité, et comme eux ne sont pas à l'abri de couacs. Un couac est une note chantée soit fausse soit mal attaquée; c'est aussi une maladresse, une faute dans le discours.

Vu un vieux film policier américain en version originale sous-titrée. Voici quelques expressions et leur traduction: mordre à l'hameçon: to take the bait; c'est naze: it sucks; il était aux anges: he was in seventh heaven; c'est du bidon: it is fake ou it is phony; ils ont eu la trouille ou ils ont eu les jetons: they got cold feet; un bipeur: a beeper; venir à la barre: to take a stand; une couette: a comforter; il y avait peu de charges contre lui: the case was thin. Et, écoutez bien ceci: la phrase suivante: "To hell with Babe Ruth" a été traduite par: "Va en enfer avec la belle Ruth!" Le traducteur n'a ni reconnu l'expression: "to hell with" et s'est lancé sur une fausse piste: celle du mot babe qui pourrait se traduire par une pépée, une nana, une poulette; le traducteur n'a pas reconnu l'allusion au baseball; bel exemple de couac dans la traduction.

Colette Dio, Nancy, France


Used with permission of the American Association of Teachers of French, French Review, Vol. 77, No. 3 (February 2004). AATF, Mailcode 4510, Southern Illinois University, Carbondale, IL 62901-4510.