Congrès de l'AATF et de la FIPF en juillet 2000 à Paris.
Lors de ce congrès, M. Bemard Pivot a fait faire une dictée à des centaines
de congressistes parmi lesquels je me trouvais. J'ai pris la plume avec quelques
autres professeurs de français aux Etats-Unis; vaniteusement, je me
promettais de faire "zéro faute" Hélas, trois fois hélas, j'ai chuté. Une
"faute". Où? L'une des phrases était: "Elle en sont restées
baba". Sûre de mon fait j'ai écrit: "baba", sans accord, c'est-à-dire
sans "e" ni "s". Correction donnée sur écran: il "fallait"
écrire: "Elles en son restées babas". J'en suis alors restée baba
(c'est-à-dire stupéfaite), persuadée que baba était un adjectif
invariable ou même qu'il faisait partie d'une expression adverbiale: "en
rester baba". Etonnée, j'ai consulté moult (moult est adverbe donc
invariable) dictionnaires. Mon ancien Petit Robert dit ceci: "baba,
adjectif invariable". Le Dictionnaire historique de la langue française
de
1992: "baba, adjec invariable"; idem pour le Trésor de la Langue
Française. Le Petit Larousse de 1989 mentionne: "adjectif", sans
plus se compromettre. Le Dictionnaire Hachette, édition 2000, nous donne:
"adjectif [sans se compromettre autrement], onomatopé de ébahi, (redoublement
du radical)". On nous donne un exemple: 'Elles en sont restées babas".
Ô surprise. Mais l'ambiguïté n'est pas levée; car si baba était considéré
comme adjectif il devrait s'accorder aussi au féminin et l'on devrait écrire
"Elles en sont restées babaes", après tout. Ou alors, nous avons
droit à un adjectif asexué. Si vous hésitez, je vous suggère d'utiliser une
autre expression familière synonyme: "Elles en sont restées comme deux
ronds de flan". Quant à l'autre baba (au rhum), excellente pâtisserie, il
est d'origine polonaise, introduit France, à Nancy, dit-on, par Stanislas
Leczinski, roi de Pologne détrôné et duc de Lorraine.
Autre curiosité: le mot pamplemousse; je me suis
récemment battue bec et ongles avec une collègue américaine qui
soutenait que le mot pamplemousse était de sexe féminin. Adieu les certitudes;
nous avons toutes les deux raison c'est un mot hermaphrodite. L'usage, cependant
penche pour le masculin et le dictionnaires ne sont pas tous clairs.
Ensuite: autre mouvance: le substantif résident.
J'habite
une résidence, c'est-à dire un assez grand immeuble. Jusqu'à présent le syndic
(managing agent) de l'immeuble nous adressait ainsi ses notes: "Avis
aux résidents de l'Etoile". Maintenant nous sommes passés à résidants.
Horrifiée, je me suis insurgée. Mais la plupart des dictionnaires
admettent maintenant l'orthographe de résidant pour désigner une "personne
qui réside dans un lieu" ... vaste interprétation. Que ce changements et
incertitudes ne sèment pas le trouble dans vos esprits. Quand on est prof, on
voudrait être en terrain sfr. Que transmettre? Il faut rappeler que la langue
bouge de plus en plus rapidement, enrichissement, acceptation d'erreurs et que
dictionnaires et grammaires courent après l’"usage".
En faisant mon marché l'autre jour, j'ai pensé au charme
des locutions engendrées par maint légume ou fruit et désire partager
celles-ci avec vous. "C'est une vraie pomme!' (he is a real
jerk). D'un enfant de petite taille, on dira: "il est haut comme
trois pommes' (he is knee-high to a grasshopper). Au lieu de dire: "C'est
moi", vous pourrez dire: "C'est ma pomme", en particulier
lorsque vous voulez avouer quelque chose. Aussi: "Tomber dans les pommes"
= s'évanouir. En fait, dans cette expression à l'origine, il n'y a pas de
pommes. On avait autrefois: tomber en pâmoison ou tomber dans les
pâmes ou se pâmer. Pâmes étant moins usité, le parler populaire
l'a remplacé par le mot voisin, pommes, vers la fin du dix-neuvième siècle.
Autre exemple de glissement de mot: un remède de bonne femme (old
wives' remedy). A rapprocher du latin bona fama, la renommée. En vieux
français, un remède de bonne fâme; ce mot s'est perdu; on le rapproche quand
même de fameux, voir mal famé; l'assimilation s'est faite avec un mot voisin à
l'oreille: femme.
Après les pommes, les radis. Si vous êtes fauché
comme les blés (flat broke), on dira de vous: il n'a pas un radis. Les
tomates: bien sûr, vous êtes rouge comme une tomate, mais aussi:
rouge comme une cerise, ou comme une écrevisse, un homard, une
crevette ou une pivoine. A côté des tomates: les choux. "C'est
bête comme chou": c'est-à-dire c'est très simple à faire. Facile à
comprendre car le chou était à la base de l'alimentation, donc ordinaire, donc
on en faisait peu de cas. Si vous êtes en colère après quelqu'un, vous vous
direz: "je vais lui rentrer dans le chou" ou "lui
rentrer dans le lard", c'est-à-dire lui donner des coups. Une
feuille de chou: un journal sans importance. Ménager la chèvre
et le chou: c'est essayer de faire plaisir à deux personnes différentes;
explication: si vous ménagez la chèvre, vous lui donnez en nourriture du chou
en suffisance; si vous ménagez le chou, vous ne laissez pas la chèvre le
manger d'une seule traite. C'est le chou-chou du professeur, c'est le
préféré du professeur (inspiré par le chou en pâtisserie: cream-puff).
Terme affectueux: il/elle est chou: il/elle est gentil(le); on
trouve aussi le féminin: choute. Navet: "Avoir du sang de
navet": n'avoir aucun courage, aucune énergie. Oignon: "Occupe-toi
de tes oignons" (mind your own business). "Appuyer sur le
champignon", c'est mettre le pied sur l'accélérateur. Parlant d'un
homme influent ou/et très riche on dira: "C'est une grosse légume"
(j'insiste sur le UNE). L'oseille (sorrel) sert à faire une excellente soupe;
mais c'est surtout un des multiples mots d'argot pour l'argent, comme le fric,
le blé, la galette, le pognon, le pèze, le flouze. "Faire le poireau"
ou "poireauter": to cool one's heels. Nous, les
contribuables, sommes "pressés comme des citrons". Un niais,
un imbécile, ce peut être un "cornichon" ' ou une "courge"
ou une "gourde", ce dernier qualificatif teinte l'individu de
maladresse en plus. Du nez d'un homme qui picole (boit trop de vin) on dit que
c'est un vrai chou-fleur. Quant à celui qui raconte des bobards ou des boniments
(to spin a yam), on dit aussi qu'il "raconte des salades".
"C'est la fin des haricots" = c'est la fin de tout, exclamation
qui exprime la colère, l'étonnement, le "ras-le-bol". Voilà donc
des haricots qui ne sont pas des haricots, ainsi que dans un plat cuisiné, le
haricot de mouton, qui est un ragoft de mouton avec pommes de terre et navets,
mais sans haricots. Autre plat cuisiné bien connu: la choucroute. "Patiner
dans la choucroute" se dit quand on ne fait pas de progrès, qu'on
piétine (to spin one's wheels). Les pommes de terre: "Tu dors Brutus et
les pommes de terre brûlent" direz-vous à quelqu'un qui
s'endort quand il ne faut pas, au cinéma par exemple. Les patriotes
s'exclameront: "Vive la France et les pommes de terre frites".
Les pommes de terre en langue farnilière sont les patates. "Patate"
= imbécile, insulte de tonalité assez gentille. Patate vient de l'anglais
"potato". Une expression, calque de l'anglais, "se refiler la
patate chaude". "Une patate", équivalent de
10.000 francs, est une entrée assez récente dans la langue familière.
Passons chez le fromager: "Le fromage est
bon", c'est-à-dire la place est bonne, une sinécure. "C'est
la crème des hommes": c'est le meilleur des hommes. Soit dit en
passant, on n'entend jamais: c'est la crème des femmes. Etrange.
Prochain rendez-vous chez le fruitier et le poissonnier.