Conférence plénière
La «Négritude» de Césaire et Senghor,
un concept fondateur du dialogue pour la paix
Roger Dehaybe, ancien Administrateur général de
l'Agence
intergouvernementale de la Francophonie
Les années 30, à Paris, sont souvent appelées «les années noires». Succès de Joséphine Baker, multiplication des «clubs» de jazz américain. En effet, à cette époque, beaucoup d’artistes noirs américains trouvent à Paris une liberté de création qui ne leur est pas permise aux États-Unis. L’Antillais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor se rencontrent, dans ce contexte, à la Cité universitaire. Avec d’autres jeunes écrivains africains (Birago Diop, Gontran Damas), ils participent notamment, à la Revue du monde noir (1931) qui donne la parole à des auteurs noirs francophones et américains «en quête de l’héritage particulier». Césaire crée le concept de «négritude» et évoque la «civilisation nègre»: «Il ne s’agit pas d’une idéologie mais d’une méthodologie pour réhabiliter nos valeurs et s’opposer au système mondial de la culture, le réductionnisme européen».
En 1956, le «Congrès des écrivains et artistes noirs» (Paris) permettra un vaste échange entre africains francophones et anglophones ainsi qu’avec les artistes noirs américains. Ce Congrès se veut la contribution des intellectuels à la «Conférence de Bandung» qui a jeté les bases des indépendances africaines et a constitué l’entrée du Tiers Monde sur la scène internationale. La «négritude» n’est pas un repli: «les Nègres entendent participer au dialogue culturel mondial; ils veulent apporter leurs inspirations et leurs visions et, par ces échanges, construire la civilisation de l’universel» (Senghor). Tous ces travaux conduiront les écrivains africains francophones à se faire reconnaître. Les grandes maisons d’édition en langue française (Gallimard, PUF, Seghers) publieront des écrivains noirs et les lecteurs, jusque là «cantonnés» à une inspiration de type européen (écrivains de France, du Québec, de Belgique, de Suisse) font la découverte d’autres inspirations, d’autres valeurs, d’autres vocabulaires.
La Francophonie est née de ce mouvement. Parvenu au pouvoir, Senghor poursuivra son projet de «métissage culturel» à la fois au Sénégal (Le Festival des Arts nègres à Dakar en 1966) mais aussi au plan international en proposant (avec ses pairs les Présidents du Niger et de Tunisie) la création d’une Organisation internationale (la Francophonie) qui a pour mission de renforcer la diversité des langues et des cultures et d’organiser leur dialogue. Les travaux de la Francophonie, depuis sa fondation, ont développé très concrètement ces objectifs et la défense du multilinguisme est sans doute aujourd’hui plus importante que la seule défense de la langue française. Les évènements contemporains («le choc des civilisations») montrent bien la pertinence de cette analyse et l’urgence d’approfondir le «dialogue des cultures pour la paix». La mondialisation fait peser un danger grave sur la diversité des pensées et le pluralisme de leurs expressions. C’est pour contrer cette dérive possible de l’uniformisation des cultures que la Francophonie a contribué activement aux travaux de l’UNESCO pour une «Convention internationale pour la diversité culturelle». Son adoption, en octobre 2005, est à la fois une réponse à ceux qui veulent opposer les mondes en même temps qu’une formidable consécration du combat de Senghor!

